Janis Kerman : 45 ans de création de joaillerie contemporaine

Janis Kerman célèbre ce printemps 45 ans de métier. La Guilde présente du 27 avril au 28 mai une exposition rétrospective, Réminiscence : 45 ans de création de joaillerie contemporaine. Reconnue pour ses designs uniques et la qualité de son travail, Janis Kerman a participé à un nombre exceptionnel d’expositions tant au Canada qu’à l’international et s’est méritée une couverture médiatique remarquable. Nous avons profité de cet anniversaire pour lui poser quelques questions concernant son parcours, son processus créatif et sa vision du métier.

 

Comment avez-vous été initiée à la fabrication de bijoux?

Dans mon souvenir, j’ai été fascinée par les bijoux dès un très jeune âge. Du tintement des bracelets à breloques de ma grand-mère, aux pièces uniques que portait ma mère, chaque pièce me touchait profondément. Comme les activités physiques m’étaient déconseillées lors d’un camp d’été, je me suis retrouvée à faire de l’artisanat. Un des animateurs du camp enseignait la joaillerie de base et j’ai tout de suite adoré. À mon retour à la maison, j’ai subi une chirurgie aux deux genoux et durant ma convalescence, mes grands-parents m’ont acheté mon premier coffret d’outils à mains. Je les ai toujours et je les utilise encore à ce jour. Mon premier espace de travail se trouvait dans la salle où était la fournaise chez mes parents et il est resté là pendant un certain temps.


 

 

 

 

 

 

 

Et votre formation?

J’ai suivi des cours d’initiation à la joaillerie  à Montréal au Centre Saidye Bronfman avec Wendy Shingler. Ces cours m’ont donné les bases pour développer mes compétences en joaillerie. Ensuite, j’ai cherché des cours d’été qui m’ont intéressé. J’ai d’abord voyagé au Sheridan School of Crafts où j’ai appris à travailler avec l’étain et à réaliser des coulées à la cire perdue.

À cette époque, il y avait peu d’écoles et de cours à suivre en joaillerie à Montréal. J’ai suivi un cours avec Armand Brochard, mais mon français n’était pas encore assez bon pour suivre un cours dans cette langue.

J’ai eu la chance d’avoir un immense soutien de mes parents et, après le Cégep, je suis allée étudier en métiers d’art à l’Université de Boston. J’ai passé un an là-bas et pour la première fois, j’étais entourée d’innombrables équipements et de grands talents  dans le domaine de la joaillerie. Je me souviens d’avoir travaillé jour et nuit et j’ai adoré chaque minute. J’ai étudié avec Patricia Daunis-Dunning, J. Fred Woell et Vincent Ferrini.

Quand je suis revenue à Montréal, j’ai entamé des recherches sur les écoles américaines en métiers d’art qui offraient des cours d’été et les années suivantes, j’ai étudié à Penland (Jim Malenda, Bob Ebendorf), à Haystack (Hiroko Sato Pijanowski), à Peter’s Valley (Marcy Zelmanoff, Heikki Seppa) et à l’Université de Washington (Heikki Seppa, Barry Merritt and Gretchen Raber). Chaque artisan-enseignant m’a influencé de manière créative, soit en améliorant mes compétences et en critiquant mon travail de façon honnête.

 

À quel moment saviez-vous que vous alliez en faire une carrière?

Je pense que l’idée d’orienter ma carrière en joaillerie m’est venue à mon retour de Boston. À ce moment-là, j’ai commencé à enseigner au Centre des arts Visuel à Westmount, et au Collège Algonquin à Ottawa. C’était beaucoup à gérer, mais quand on est jeune, on est invincible. Quand j’y pense, l’évolution de ma carrière était plus organique que planifiée. Bien sûr il y avait des moments où je devais choisir consciemment un chemin et me préparer en conséquence, mais dans l’ensemble, je dirais qu’une opportunité a créé une autre et ainsi de suite, jusqu’à ce que je me retrouve ici, 45 ans plus tard!

En 1983, j’ai rencontré mon mari dont la famille travaillait dans le domaine de la joaillerie. Son regard neuf et son expérience dans le domaine de la joaillerie m’ont insufflé de nouvelles idées et possibilités. Jusqu’à ce jour, il continue d’être un soutien et un mentor d’innombrables façons.

 

Aviez-vous un modèle à cette époque?

Plusieurs joailliers contemporains ont commencé à s’installer et à créer le modèle de l’artiste indépendant. J’ai rencontré un tel artiste quand j’étudiais à Boston et je pense que cela a suscité l’idée que je pourrais bâtir quelque chose de semblable pour moi-même.

 

 

Était-il difficile de travailler comme joaillière à Montréal?

Après avoir étudié à Boston et dans d’autres ateliers aux États-Unis, où tout était au bout de mes doigts, le plus difficile a été de se procurer les outils et les fournitures localement. Par contre, cette situation m’a forcée à faire preuve de créativité pour fabriquer moi-même les outils nécessaires. Cela m’a bien servi, même encore aujourd’hui. Cette situation m’a forcée à résoudre des problèmes et à contourner une multitude de situations.

 


 

 

 

 

 

 

 

Quel est votre matériau préféré?

Je ne pense pas avoir une matière de prédilection. Dans ma longue carrière j’ai beaucoup expérimenté et certains matériaux continuent à occuper une grande partie de mon travail aujourd’hui. Il y en a quelques-uns que j’ai laissé tomber puisque je les trouvais à la mode et je ne les utilisais pas dans mes explorations créatives.

Pendant un certain temps, j’ai eu une fascination pour les patines comme moyen d’obtenir de la couleur dans mon travail, mais maintenant j’utiliser des pierres précieuses pour atteindre ce même résultat. Le niobium a également joué un rôle important pour la même raison. Avec les exigences de mon travail, qui sont quelquefois énormes, j’ai dû sacrifier l’expérimentation. C’est malheureux je suppose, mais on ne peut pas tout faire. Idéalement, il serait formidable de consacrer un jour par semaine ou un mois de l’année à l’exploration.

 

 

 

Parlez-nous de votre processus créatif?

En toute honnêteté, mon processus comporte de nombreuses facettes. Quand j’ai une commande, les paramètres sont définis pour moi et je dois les respecter. Par exemple, un client qui vient à l’atelier souhaite intégrer un élément spécifique. Je vais sortir plusieurs exemples, soit que j’ai créés ou que j’ai découpés et accumulés au cours des années et, au moment où le client a quitté l’atelier, nous avons déterminé la direction du projet. Je vais faire des croquis grossiers, les colorier, les découper et les « essayer » directement sur le client. De cette façon, en temps réel, nous pouvons décider de la largeur, des proportions, de la position, de la forme, etc., avant que des dessins formels ne soient réalisés. J’utilise ce procédé  lors de la conception de pièces pour une exposition thématique en utilisant les paramètres donnés.

Quant à la façon dont je crée quand je suis libre de créer tout ce que je veux, je collectionne des idées à partir d’images que j’aime dans les revues, les livres, sur Instagram, sur Pinterest et, à partir de là, un concept va commencer à apparaître. Mes plateaux de pierre sont triés par couleurs et ils sont disposés devant moi pour une inspiration supplémentaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous travaillez comment avec vos collaborateurs? Est-ce que c’était stimulant pour vous?

Chaque collaboration est différente en raison de la personnalité du collaborateur ainsi que l’objectif de la collaboration.

Avec Nicole Lachapelle, c’était organique … L’une de nous commençait par une idée et l’autre suivait avec « et si on faisait ça »? Et alors la pièce prenait vie. Jocelyne Gobeil m’a jumelée avec Madeleine Dansereau, et le point de départ était ses éléments de papier fantastiques autour duquel j’ai créé des pièces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma fille Erin Wahed et moi sommes venues à collaborer rapidement. Erin a été exposée à mes bijoux dès sa naissance, même avant, dès sa conception. Je pense qu’en conséquence sa compréhension de mon esthétique était innée. Au cours de sa jeunesse et adolescence elle a toujours été encouragée à être créative et elle l’était comme un poisson à l’eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsqu’Erin s’est préparée pour sa graduation à NYU, elle avait tout organisé jusqu’aux derniers détails : sa soirée, sa présentation, sa façon de s’habiller, son sujet de ses bijoux. Elle avait des idées à l’esprit, en particulier pour des joncs, que nous avons dessinés et fabriqués. À notre grande surprise, la réaction et la réception de ses pièces ont été si immense au point qu’elle m’a appelé et a déclaré: « Créons des bagues ensemble ». Bien sûr, je n’ai pas pu refuser, mais sans trop comprendre jusqu’où cette simple déclaration nous emmènerait! Cinq collections plus tard, Bande des Quatres est une préoccupation constante.

Comme ma fille vit dans une autre ville, nous devons créer du temps pour créer la collection et être conscientes d’équilibrer notre temps de «famille» et de «travail» afin que notre relation ne soit pas trop lourde dans le travail. Nous avons conçu les collections autour d’une piscine, dans mon atelier et même dans un restaurant ou nous avons dessiné sur la nappe de papier comme nous l’avons fait pour la première collection Bauhaus. Puisque nos esthétiques sont tellement synchronisées, il n’est pas difficile de trouver un terrain d’entente. Erin apporte des idées conceptuelles à la table et j’apporte l’expérience de leur fabrication. Erin est responsable de tout le marketing, de la gestion et de la vente de la ligne, alors que je suis responsable de la production.

 


 

 

 

 

 

 

 

Est-il important d’avoir une signature en tant que joaillier?

Oui, absolument. Cela est vrai pour tout et n’importe quel designer. Être un copieur est la pire chose que l’on puisse être. Pourquoi créer si on a l’intention de copier? Chaque artiste a besoin de se démarquer parmi tous les designers et les fabricants du métier.

 

À partir de quel moment « C’est la balance, pas la symétrie » est devenue votre leitmotiv?

En 1988, après qu’Erin soit née, j’ai cessé de créer des bijoux mode et je me suis concentrée sur le travail des pierres et des métaux précieux, plus particulièrement les boucles d’oreilles, avec une approche asymétrique. Plus je jouais avec elles, plus elles étaient associés à ce qui j’étais en tant que joaillière.

Sincèrement, la balance est ce que je m’efforce à créer dans mes pièces. Le défi et ultime succès d’avoir créé une paire de boucles d’oreilles asymétriques, mais bien balancées, me comble. Pendant de nombreuses années, j’ai eu une amie qui m’a aidé à écrire pour diverses publications. Elle est la personne responsable de cette déclaration qui est devenue mon leitmotiv.

 

 

Vous avez enseigné plusieurs années au Centre des arts visuels?

J’ai été approché par le directeur du Centre des arts visuels et j’ai enseigné une classe d’introduction de 1977 à 1985. Je n’avais aucune formation formelle sur la façon d’enseigner, j’ai donc modelé mon cours sur mon expérience avec mon premier professeur, Wendy Shingler. J’ai eu plusieurs étudiants qui sont revenus année après année. C’était un défi d’enseigner aux adultes en formation continue, car leur motivation générale était d’apprendre assez pour faire des cadeaux pour la famille et les amis, de sorte que le souci porté aux détails, comme la finition, leur intéressait peu. Je suis perfectionniste, donc au fil des années, j’ai trouvé cet aspect frustrant.

 

Pourquoi la joaillerie?

Je crois que les bijoux ont beaucoup de fonctions. Ils servent de compléments ou d’accessoires à sa tenue. Ils indiquent le goût d’une personne et peuvent « disparaitre » ou « se démarquer ». Je me sens satisfaite et heureuse de participer à la création de bijoux qui aideront à définir le porteur. Bien sûr, avec mon étude de l’asymétrie, cela nécessite une personne confiante avec une forte esthétique et une compréhension de qui ils sont. J’ai toujours voulu créer des pièces qui ne sont pas à la mode mais qui ont plutôt une esthétique qui dure dans le temps. Il y a de nombreuses années, mon mari a inventé l’expression «Classic with a twist» pour décrire mon travail. Je suis toujours intéressé de voir mes anciennes pièces encore portées par les clients et les amis et de voir comment les elles ont résisté à l’épreuve du temps, à la fois physiquement et dans leur design intemporel.

Les bijoux, pour moi, complètent un look, rappellent un souvenir ou créent un lien avec notre histoire familiale du passé, présent et futur. Ce sont des liens importants et que ma carrière de plus de 40 ans recèle tant de pièces qui englobent ces valeurs, je me sens très satisfaite.