Incursion dans l’imaginaire de Josée Desjardins

Il y a vingt ans déjà, l’auteure et artiste Anne Barros qualifiait la joaillière québécoise Josée Desjardins comme fière représentante du meilleur du bijou contemporain canadien des années 90, dans l’ouvrage « Ornament and Object : Canadian Jewellery and Metal Art ». Active depuis maintenant près de 40 ans, Josée Desjardins est une artiste qu’on peine à définir de façon hermétique, vu la multidisciplinarité de son approche. La joaillerie, la sculpture, les arts médiatiques et la performance sont tant de facettes qui s’intègrent de façon harmonieuse à sa pratique des plus décloisonnées.

À travers ses récentes créations, Josée Desjardins partage des fragments de son passé à travers l’utilisation d’objets qu’elle a conservés et collectionnés au fil du temps. Elle réconcilie et réinvente ainsi le passé, le présent et le futur à travers de nouvelles compositions, se réappropriant ainsi sa propre histoire.

À l’approche de son exposition Mémoriaux, qui sera présentée du 12 octobre au 4 novembre à la Galerie Noel Guyomarc’h, elle nous invite à nous plonger dans son univers créatif empreint d’intimité et de nostalgie.

 


 

Qu’est-ce qui vous a d’abord amenée vers la joaillerie?

C’est une histoire qui débute très tôt. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été fascinée par les petits objets et les babioles, que j’assemble, bricole et collectionne. Je ne me souviens pas avoir eu à choisir de faire de la création un métier. Je m’y suis laissée couler tout naturellement, d’un bricolage à l’autre, d’une rencontre à l’autre, jusqu’à la rencontre avec le bijou. La première fois, alors que je devais avoir environ 15 ans, je fis la rencontre d’un jeune homme. Il était vraiment très mignon. Je m’assoyais à ses côtés à l’auberge de jeunesse du Balcon vert, à Baie-Saint-Paul, pour l’observer manier le fil de métal, le cuir, les plumes et les coquillages. Je me souviens de la dextérité de ses doigts agiles qui assemblaient des parures jamais vues, délicates et poétiques. Le coup de foudre fut immédiat. En plus de l’appel des matières et des gestes, le mode de vie de bohème qu’incarnait ce bijoutier, vivant de la vente de ses bijoux, là où le vent le portait, ne rendant de comptes à personne, m’apparut comme le paroxysme de la liberté. Pour une adolescente en quête d’identité et d’autonomie, ce n’était pas rien!

 

Votre travail récent aborde les questions de mémoire et d’héritage familial. Votre intérêt pour le bijou fait-il partie de votre histoire familiale?

Si ce n’est que je me suis sentie vraiment encouragée dans cette voie, surtout par mon père, qui a pratiqué comme deuxième carrière le métier de potier, non, il n’y a pas d’histoire avec le bijou liée à ma famille. Au contraire, après être « tombée dans la marmite » dès l’âge de 15 ans, je découvre deux ans plus tard avec étonnement que ce métier s’apprend à l’école. Je m’inscris alors une première fois à l’École de joaillerie et des métaux d’art de Montréal. Nous sommes en 1980, j’habite à Hull, je fais le voyage chaque semaine. Au bout de deux sessions plutôt contraignantes, je suspends ma formation et m’inscris en arts au Cégep de l’Outaouais… Mon passage au Cégep confirme mon goût pour le 3D et l’objet miniature, et le bijou refait surface. Je déménage à Montréal en 1983 et je m’engage sérieusement dans mon métier. J’ai vingt ans.

 

Avec votre dernier corpus d’œuvres, qui sera présenté dans l’exposition « Mémoriaux » à la Galerie Noël Guyomarc’h, vous partagez des bribes de vos propres souvenirs avec une approche très intime et personnelle. Comment entrevoyez-vous la réception de vos œuvres de la part du public?

Je considère qu’il y a une part de risque dans cette forme de dévoilement de soi à travers l’œuvre. Et, je l’avoue, à la veille de mon vernissage, je me sens un peu intimidée… Alors, je me souviens et je prends appui sur des artistes qui me touchent et m’influencent depuis toujours… Il y a Sophie Calle, qui fait une œuvre de sa vie, notamment des moments les plus intimes, cherchant à créer des passerelles entre l’art et la vie… Puis il y a Louise Bourgeois, qui explore des thèmes tels que l’univers domestique et la famille, tout en abordant une approche qui met en scène des souvenirs de son enfance…

Avec du recul, l’ensemble de mon œuvre constitue un immense portrait des différentes périodes de ma vie, bien que d’un point de vue résolument personnel, les différents thèmes avec lesquels je suis entrée en dialogue concernaient des préoccupations et évènements extérieurs à ma vie. Avec ce dernier corpus d’œuvres, qui inclut des bijoux, des objets, une œuvre papier et une vidéo, j’entre dans une phase de création à travers laquelle je tourne mon attention vers l’intérieur. Ce qui me fascine dans cette exploration de l’intime et de la création, bien que très personnelle, c’est que j’ai la nette sensation qu’elle rencontre l’universel. Et c’est de ce lieu que j’invite le public à se laisser toucher par l’œuvre… dans cette part d’universel.

 

Les fiançailles (Collier) – Bois tourné, argent sterling, laiton, broderie, coton, Plexiglas, pigment – 2018 (Photo: Anthony McLean)

 

Est-il important pour vous que le public entre dans votre imaginaire personnel ou préconisez-vous plutôt une part de mystère?

J’espère que mes œuvres suscitent de la curiosité et de l’envoûtement, c’est à dire qu’elles fassent naître un double mouvement, celui actif de pénétrer dans les méandres tentaculaires de mon univers personnel et celui plus indolent de se laisser charmer par la force évocatrice des pièces, sans chercher à tout comprendre, si ce n’est peut-être d’entendre l’écho de sa propre histoire…

Je ne vois pas les gens qui s’intéressent à mes bijoux seulement comme d’uniques utilisateurs potentiels, ou comme des véhicules donnant vie aux objets que je crée en les portant. Ma démarche en est une de considération et de création de liens, et ce projet participe à renouveler les rapports susceptibles de dynamiser ces liens avec les acheteurs, le public, et cet autre qui entre en dialogue avec mon travail et qui cherche aussi à résoudre «quelque chose». Cet autre sera susceptible d’être touché par l’esthétisme de l’objet, mais, j’espère, surtout par le rite que cet objet invitera à traverser.

 

Vous incorporez fréquemment dans vos pièces des objets trouvés, le plus souvent des souvenirs que vous avez conservés. Qu’est-ce qui vous pousse à travailler avec un objet plutôt qu’un autre?

Ça dépend vraiment du projet… C’est vraiment la première fois que j’incorpore des objets aussi personnels dans mes œuvres. Mémoriaux, c’est une histoire d’accumulation, de nostalgie et d’alchimie. En effet, je collectionne les petits riens comme des trésors précieux, et ce, depuis ma plus tendre enfance. Dans ma famille, je suis la gardienne incontestée des souvenirs incongrus venus des générations passées. Dentelles surannées, mèches de cheveux et robe de soirée des années 50 me talonnent comme autant de témoins d’un passé chargé d’histoire. De nature plutôt nomade, mes valises s’alourdissent avec le temps. À chaque mouvement, je mesure le poids du passé, et à chaque fois je rêve d’un grand feu de joie, mais rien à faire, je garde et j’accumule les objets fétiches. Je les revisite à chaque déménagement, toujours plus nombreux, toujours plus encombrants. Avec le temps, je réalise avoir perdu le sens de cette accumulation méticuleuse, comme si je n’avais plus besoin de ces anciens repères pour me mouvoir dans le monde. Depuis 2016, je revisite 53 ans de petits souvenirs plus tous ceux de ma famille, mère, père, grand-mère… c’est comme une histoire en filigrane que je me suis attelée à transformer en pièces de joaillerie et œuvres visuelles dans une grande métamorphose à la manière de l’alchimiste.

 

Amulette 1 (collier) – Bois calciné, argent sterling, pierres variées, perles, verre, papier, corail bleu – 2018 (Photo: Anthony McLean)

 

Toujours sur le thème des objets, qu’est-ce qui vous pousse à conserver ou collectionner un ou des objets?

Un jour où je partageais mon obsession pour les objets à mon amie Dominique Lapointe, éminente pédagogue des pratiques artistiques, celle-ci m’ouvrit une porte de réflexion à ce sujet. Elle me fit remarquer combien les artistes entretenaient, de manière générale, un lien fort avec les objets, et cela dès leur plus tendre enfance. Elle alla même jusqu’à dire que l’on pouvait observer un profil artistique chez l’enfant ayant un rapport d’attachement ardent aux dits objets. Alors, pour répondre à votre question, je dirais que cela appartient en quelque sorte au mystère et à la mission. Et je confirme, je suis vraiment très maniaque et complètement gaga devant les petits riens, là où d’autres ne voient bien souvent qu’un déchet sans valeur.

 

Vous incorporez également plusieurs matériaux non conventionnels à la joaillerie dans vos pièces. Qu’est-ce qui guide votre choix de matériaux?

Mes choix de matériaux se font directement en lien avec les concepts que je tente de traduire en œuvres. Il y a en effet le choix des matériaux non traditionnels, mais également des mariages de techniques importées d’autres disciplines. L’un va souvent de pair avec l’autre. Par exemple, pour le projet autour de la robe de soirée ayant appartenu à ma mère, qui raconte à la fois son histoire et l’histoire d’une époque, j’ai réalisé une série de broches utilisant des cerceaux de broderie en bois de mer tournés à la main dans l’atelier d’un artisan tourneur. Ces derniers servent d’étendoir pour les fragments de tissu découpés dans la robe. Par la suite, j’ai brodé, perlé et feutré les broches de tissu, y inscrivant des symboles qui créent le lien entre le passé, le présent et le futur.

Dans le cadre de ce projet, j’ai réalisé des pièces certes portables et uniques, tel qu’on le conçoit en joaillerie plus traditionnelle, mais également des pièces hors-normes, appréciables dans leur dimension d’objet d’art autonome propre à livrer une histoire et à insuffler un sens nouveau. Dans ce cas-ci, je pense que l’influence de mon approche multidisciplinaire enrichit la portée et l’effet des objets créés, qui attirent l’intérêt pour ce qu’ils intègrent, convertissent, symbolisent, consacrent et inventent.


Altération 2 (broche) – Bois de grêve tourné, argent sterling, laiton patiné, fragment de robe en taffeta bleu nuit, textile (dentelle et crochet réalisé par la grand-mère de l’artiste), broderie, corail noir – 2018 (Photo: Anthony McLean)

 

Vous avez maintenant près d’une quarantaine d’années de pratique derrière vous. Comment votre approche a-t-elle évolué au fil du temps?

Tel que mentionné plus tôt, mon approche est devenue au fil des années de plus en plus personnelle et intime. Celle-ci a également évolué sur deux axes complémentaires. Le premier est l’axe de la joaillerie relationnelle, que je conçois comme une pratique artistique qui se noue avec la vie et qui permet d’habiter aussi bien l’espace privé que collectif. Une approche qui permet, à travers l’œuvre, de créer de la reliance et des rituels dans une perspective de réenchantement pour le monde. Le deuxième est l’axe de la multidisciplinarité. En effet, bien qu’ayant toujours flirté avec différentes disciplines artistiques, surtout pour mes vernissages (par exemple en 2010 dans la création collective «Le cabinet de curiosité»), j’assume maintenant à 100 % le chapeau d’artiste multidisciplinaire. Mettant au cœur de mon processus le rapport à soi, aux autres et au monde, et l’emploi du plus de supports possibles tels la vidéo, la performance et la sculpture, le livre d’artiste devient lui aussi un apport incontournable à ma démarche en tant que joaillère conceptuelle.

Une bonne manière de vous laisser voir concrètement l’évolution de ma pratique est d’observer les mouvements dans mes nombreuses façons de me désigner et de signer mes courriels  à  travers les années… Au début de ma formation, je disais de moi que j’étais Bijoutière. Par la suite, je suis passée de Joaillière à Joaillière contemporaine, puis à Artiste en joaillerie contemporaine. Ces dernières années, j’ai signé tour à tour « Artiste, joie et joaillerie », « Josée Desjardins » et « Artiste en métiers d’art ». Plus récemment, j’aime bien Artiste en métiers d’art non discipliné ou indiscipliné. C’est autant de variations qui laissent entrevoir une posture qui tente de se définir, et qui n’aura de cesse de la faire, je crois, aussi longtemps que la création sera mon moteur de vie.

J’aimerais m’exprimer à propos de la nomenclature Artiste en métier d’art. Longtemps boudés, les métiers d’art ont semble-t-il retrouvé leurs lettres de noblesse. De plus, avec le temps, je réalise à quel point je suis profondément attachée au savoir-faire et à la gestuelle précise garante de l’efficacité utilitaire de l’objet, de même qu’à mon métier résolument relationnel qui m’engage à créer des œuvres extrêmement proches des personnes. Je suis particulièrement touchée par les espaces d’intimité qui lient l’artisan au quotidien des gens, à leurs moments marquants, à leurs rituels.

Aussi, je me vois maintenant artiste à part entière dans une pratique réconciliée. Il n’y a plus de séparation entre art visuel et métier d’art. Investie dans un travail de création proche du corps et des gestes de l’artisan, mon travail traduit une vision du monde métissée, à la recherche de son image actualisée.                                

 

Mémoriaux est présentée à la Galerie Noel Guyomarc’h, du 12 octobre au 4 novembre 2018
Vernissage le 12 octobre, de 17h à 20h

www.joseedesjardins.co