Exposition « Le 7e continent »

Fort d’une grande ouverture sur l’utilisation des matières alternatives à la tradition en joaillerie, le bijou contemporain est un réel terrain de jeu pour l’exploration des médiums mixtes, et le plastique ne fait pas exception. Dans une époque orientée autour de l’économie circulaire et la réutilisation, et dans laquelle les artistes se questionnent de plus en plus sur l’impact environnemental de leur pratique, la notion de réutilisation est d’autant plus pertinente. La réappropriation de matière peut ainsi s’inscrire dans une pratique soucieuse du cycle de vie des objets, mais aussi être au cœur d’un propos plus personnel, ou l’objet trouvé devient relique, amulette.

Dans le cadre du Festival MONTRÉAL EN LUMIÈRE et de la Nuit blanche, l’ÉJM a invité les artistes de partout au Canada à soumettre leurs oeuvres pour l’exposition Le 7e continent qui, en mettant l’accent sur l’utilisation des matières plastiques de récupération en bijou d’expression, s’inscrit dans la thématique de cette année : une Nuit en vert. Parmi les artistes ayant répondu à l’appel, quinze ont été sélectionnées pour la qualité de leur travail et de leur démarche.

 

 

SOPHIE BÉLANGER

Andermann, 2017. Plastique (orthèse tibiale), mérinos, soie, nylon. Acier, laiton, feuille d’or 24k

 

Les recherches de Sophie Bélanger découlent essentiellement de ses perceptions personnelles et de son ressenti face aux événements auxquels elle est confrontée au quotidien. « Le titre de cette œuvre aurait pu être 15q13-q14. C’est le numéro du gène responsable de la maladie. Le Syndrome d’Andermann. Ce nom, cette étiquette qui est collée sur notre fils depuis sa naissance. Pour moi, cette œuvre représente le poids de sa maladie, celle qu’il traîne chaque jour avec lui. La douleur, les inconforts, tout ce que celle-ci lui fait vivre. C’est aussi celle qui attaque son système nerveux chaque jour et qui diminue son espérance de vie. Les marques dorées sont les empreintes que nous laisse notre garçon, ainsi il nous apprend à vivre en appréciant chaque instant qui passe. »

 

 

 

ADRIANNE BÉLANGER ST-PIERRE

Feuille radioactive, 2020. Plastique (verre Tim Horton’s et paille McDonald’s), vernis à ongles, argent sterling

 

Adrianne Bélanger-St-Pierre est grandement influencée par l’impermanence de la nature qu’elle tente d’immortaliser par le biais de ses créations. Son travail traduit l’élégance, la fluidité et l’apparente simplicité de la nature qui nous entoure. Pour cette pièce, elle a utilisé divers objets de plastique à usage unique issus de la restauration rapide. Redonnant une seconde vie à cette matière normalement destinée à être jetée, elle a chauffé et formé le plastique afin d’obtenir une forme portable.

 

 

 

DOMINIQUE BRÉCHAULT

Comfort Ring, 2019. Argent sterling, silicone (outil de cuisine récupéré)

 

Ornées de silicone, les bagues de Dominique Bréchault sont à la fois ludiques et confortables, cette matière industrielle procurant une sensation tactile particulière. En gardant les éléments décoratifs à l’intérieur, un peu cachés, mais près de la peau, là où ça compte, elle permet au porteur de profiter des qualités tactiles de la doublure en silicone. Le titre est un clin d’œil à l’habituelle coupe confort que l’on applique aux bagues, les arrondissant à l’intérieur afin qu’elles glissent plus facilement sur le doigt. Il est difficile d’ignorer l’ironie de ce titre, étant donné que notre dépendance au plastique étouffe nos océans et tue tant d’espèces marines. Récupérer de petits morceaux de ce matériau controversé pour les incorporer à des œuvres ne sauvera pas nos océans, mais cette transformation peut peut-être servir d’exorcisme.

 

 

 

BRIDGET CATCHPOLE

Soft Knot with Sprout, 2016, Argent sterling, perles, corde, couvercle en plastique, ruban gros gain orange

 

Bridget Catchpole est constamment à la recherche de ce qui ne peut être imité, de ce qui est usé, de ce dont on se débarrasse. Les « gemmes » qu’elle récolte se trouvent à la ligne des marées. Elle libère les débris plastiques de l’océan Pacifique, autant excitée qu’attristée par ses trouvailles. Allant des emballages de produits cosmétiques aux débris industriels, les fruits de ses récoltes se trouvent à être élevés au niveau de matières précieuses. Elle s’intéresse aux modes de gestion des déchets plastiques issus de la culture du jetable et à la manière dont ils sont devenus omniprésents dans l’environnement naturel. Ces matières récoltées deviennent un point de départ pour des sujets de plus grande envergure : la réparation plutôt que la substitution, ainsi qu’une prise de position sur les questions de valeur et de rebut, brouillant les notions de préciosité et de durabilité.

 

 

 

SAYDEE CHANDLER

Growth 2, 2019. Bobine d’arbre flexible, tuyau de combustible, carborundum, acrylique, charbon de bois, époxy, laiton, acier, objet trouvé en plastique

 

Saydee Chandler combine sa formation de joaillière avec son expérience dans le textile pour créer un travail qui remet en question les notions d’usage et de matérialité. Son travail s’inspire souvent de la ville elle-même, en particulier des fissures et des crevasses que l’on retrouve dans les structures urbaines, et qui deviennent des microcosmes de déchets humains. Ces espaces négatifs abritent un aperçu de l’identité d’une communauté et deviennent des récits visuels en constante évolution. Par sa pratique, Saydee tente d’attirer l’attention sur ces indicateurs visuels et leur capacité à définir la place qu’occupe l’humain au sein du monde naturel et artificiel.

 

 

 

XI CHEN

Who Ate the Garbage?, 2019. Émail sur cuivre, résine, déchets

 

Dans un processus de réflexion sur la cruauté envers les animaux, Xi Chen a choisi de se pencher sur la notion de protection de la faune, en s’attardant à des cas précis d’abus envers les animaux. Pour ces œuvres, elle s’est inspirée du travail du caricaturiste Dan Piraro. Soucieuse de la pollution causée par l’être humain et de son impact sur les espèces animales en danger, elle tente, de façon ludique et humoristique, de sensibiliser les spectateurs à la cruauté envers les animaux et l’environnement. Ses œuvres intègrent des déchets et divers objets abandonnés.

 

 

 

ANICK DUSSEAULT

Sans titre, 2020. Argent sterling, plastique, ficelle de coton

 

Puisqu’on parle de continent, on parle automatiquement d’eau. Effectuant un parallèle entre l’eau et le plastique, et donc à la pollution des eaux par les déchets plastiques, Anick Dusseault intègre à cette broche des pailles et un bouchon de plastique, des petits objets que l’on retrouve trop souvent dans nos océans. Ces deux éléments expriment la discordance entre la parole engagée des consommateurs face à l’écologie et leurs gestes décevants voire inexistants.

 

 

 

SYLVIE LAURIN

Détournement, 2018. Plastique ondulé, cuir, coton, sac poubelle, lacets de cuir, peinture émail

 

Sylvie Laurin est inspirée par la beauté de la nature, à la fois attristée et choquée par les intrusions humaines qui l’altèrent. À travers ses créations, elle affirme, questionne, suggère et dénonce, dans le but de susciter une réaction, une réflexion sur la suprématie de l’Homme face à diverses problématiques. Son processus créatif est ancré dans l’expérimentation et l’exploration, et elle transforme la matière en la fondant, la brûlant, la fusionnant, la détruisant. Ses choix de matériaux, principalement recyclés, sont un reflet de notre culture de surconsommation.

 

 

 

CAROLE LEBEL

Plastifieux vortex déconstruit, 2020. Plastiques recyclés, os, cuivre, argent, acier

 

La forme de la parure Plastifieux vortex déconstruit fut dictée par les matières plastiques elles-mêmes, et par la pollution qu’elles engendrent. L’image du vortex est évoquée par l’emploi répétitif de buses usagées ornées de perles ou autres éléments relatifs à la joaillerie, ainsi que par l’os, qui définit l’axe central de la spirale, tout en suggérant la vie animale menacée. Des ajouts d’autres éléments en plastique recyclé font office de caroncules et de languettes. Finalement, la forme de la parure se termine avec un ressort, représentant le balancier oscillant, une symbolique omniprésente faisant figure d’impermanence.

 

 

 

ANAËLLE LEPONT

Profusion, 2019. Napperon souple en caoutchouc, peinture acrylique, crochet en métal, fil

 

Inspirée par les images alarmantes exposant la pollution des mers, Anaëlle Lepont exprime les dangers de l’accumulation de déchets plastiques pour la vie marine. Dans le collier Profusion, un napperon en caoutchouc entoure le cou du porteur, et la couleur rouge, appliquée en rabattu, évoque le corail nécrosé. Dans Now Me, le contenant Tupperware usé et troué laisse entrevoir la beauté de ce qu’il contient : des couleurs, de la lumière. En jouant ainsi avec le contenant et son contenu, Anaëlle suggère les richesses sous-marines se trouvant au-delà des îlots opaques créés par les déchets plastiques recouvrant les mers. Un petit miroir est placé vers le porteur et lui renvoie son reflet : quelles actions a-t-il lui-même menées pour protéger la nature?

 

 

 

CLARISSA LONG

Concave, 2019. Polystyrène, tilleul

 

La topographie, c’est-à-dire l’agencement des caractéristiques physiques naturelles et artificielles du territoire, est à la base cette série de bijoux. La superposition de matériaux organiques et synthétiques dans ces pièces constitue une métaphore sur l’environnement et offre une réflexion sur la question de valeur. Dans ces œuvres, Clarissa Long utilise des chutes de matériaux rejetées dans la fabrication d’objets et les transforme en de nouvelles topographies harmonieuses. Sa fascination pour les plastiques et polystyrènes provient de leur durabilité et leur longévité inhérentes. Comme les plastiques ne se décomposent pas de la même manière que les matériaux organiques, cette matière est éternelle. Elle la considère et la traite donc comme une matière précieuse plutôt que jetable. En tant qu’artiste qui crée et ajoute des objets dans ce monde déjà saturé, elle se sent une responsabilité d’examiner les matériaux qui existent déjà, et de les réutiliser en vue de les revaloriser, de leur donner un nouveau souffle.

 

 

 

EMMA PIIRTONIEMI

Rubble 01, 2019. Acrylique recyclée, ciment acrylique, pigment, verre recyclé, acier

 

Emma Piirtoniemi, qui travaille principalement avec des matières plastiques, est en constante réflexion sur sa propre pratique. Prise entre la beauté et la matérialité qu’offre l’acrylique d’un côté, et de l’autre l’impact que cette matière a sur l’environnement et sur la santé humaine, sa relation avec la matière devient source de confrontation et de tension. À partir de matières plastiques qu’elle récolte dans le but de les réutiliser et d’expérimenter, elle crée des formes organiques combinées à des motifs et textures naturelles et rocheuses, évoquant son goût pour la matière brute. La broche Rubble 01 prend la forme lisse et fluide du plastique thermoformé, alors qu’au cœur de celui-ci se mêle une bouillie durcie composée de pigment, de verre et de ciment acrylique. L’agrégat qui en résulte est à la fois familier et surnaturel. Lorsque le bijou est porté, la surface brute devient invisible, mais continue de se heurter au corps du porteur.

 

 

 

MALIKA ROUSSEAU

Anthropocène, 2020. Boyau d’arrosage, peinture acrylique, corde de coton, argent sterling

 

Ces trois colliers présentés dans l’exposition sont issus d’une série intitulée Anthropocène, ou l’Ère de l’humain, c’est-à-dire l’époque de l’histoire de la Terre où les activités humaines ont une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre. Avec ce projet, Malika Rousseau vise à engendrer une réflexion sur le bijou contemporain et son empreinte écologique. Elle a donc travaillé à partir d’un boyau d’arrosage trouvé dans les poubelles, et elle transforme l’objet afin de lui conférer une valeur esthétique. Sans toutefois mettre l’accent sur les qualités intrinsèques du matériau, elle joue avec la forme du tube en le morcelant, et elle le couvre de peinture et de pigments jusqu’à en dénaturer l’objet. Avec une palette composée de trois tons pastel, elle tente de rendre le déchet attrayant et désirable.

 

 

 

CATHERINE SHEEDY

Reproduction 2, 2018. Bouteilles de lait en plastique, argent sterling oxydé, nylon

 

Le rapport au corps qu’impose le bijou amène Catherine Sheedy à questionner la relation entre l’humain, son milieu et les objets avec lesquels il interagit. Le matériau est à tout moment l’élément déclencheur de ses inspirations; il est choisi en fonction de son potentiel à exprimer ses préoccupations conceptuelles. Catherine travaille chaque assemblage de façon intuitive, guidée par la forme en devenir. Les créations qui émergent de ce processus aléatoire sont en lien avec les sujets qu’elle aborde, s’en imprégnant dès le moment de la conception.

 

 

 

ANNE-SOPHIE VALLÉE

Assemblage, 2020. Drystone, verre de plastique, polystyrène, bois, résine, limaille d’argent

 

Les broches Assemblage explorent le bijou comme site d’enfouissement des matières résiduelles du studio de l’artiste. Considérant l’espace de création comme un écosystème parallèle aux écosystèmes naturels réels, Anne-Sophie Vallée collecte, trie et groupe des objets et des matières trouvées, dans la rue comme dans l’atelier. Recherchant une logique de coexistence entre les matières industrielles comme le plastique, le bois, les métaux et le ciment, elle coupe, déchiquette, mouds, broie et groupe les rognures et les débris. À la manière d’un collage, elle organise au hasard les matières en limitant son intervention en tant qu’humain, questionnant ainsi la centralité de son existence dans la finalité de l’écologie. Ce travail est une extrapolation sur la disponibilité des ressources et sur la nature des futurs matériaux dans une ère post-anthropocène. Le bijou comme objet spéculatif explore l’idée du matériau animé dont l’apparence inerte révèle son potentiel de participation au contact du corps en mouvement.

 

 

 

 

 

L’exposition Le 7e continent est présentée dans l’Espace galerie de l’ÉJM, du 20 février au 13 mars 2020